Textes et Presse

Entretien avec Elisa Rigoulet,

aout 2019, 
Pour l'édition du catalogue d'exposition Felicità, aux Beaux art de Paris.

Tu t’intéresses aux architectures qui nous entourent. Tu entends par là toute forme matérielle créée et utilisée par l’Homme. Le son en fait-il partie ? 

 

Je dirais plutôt que je perçois le son comme un “résidu-témoin” de l'omniprésence matérielle et surtout technologique de l’Homme. Ce qui m'intéresse beaucoup dans les sons de machines, c’est qu’ils dévoilent souvent beaucoup plus sur l’objet, que ce que nous montre ou nous vend le design de celui-ci. Je trouve qu’ils peuvent être porteurs d’une réalité plus franche, sans interface.

Le son est-il une manière de se réapproprier le réel en sculptant et assemblant ses formes immatérielles et d'éprouver ainsi une certaine maîtrise de l'humain sur la technologie ? 

 

Bien sûr, j'appartiens à une génération qui n’a pratiquement pas connu le monde sans internet, sans les ordinateurs, ou les téléphones portables. Nous les utilisons quotidiennement, mais nous avons très peu de contrôle quant à leurs réels fonctionnements, nous sommes conditionnés à n’en être que des utilisateurs passifs.  Sculpter à partir de ces sons est pour moi une forme de Hacking, une réappropriation. Je vois le son comme une matière possible à sculpter, à agencer, à composer.

 

Dans ton travail en effet, la technologie n’est pas un dogme mais un outil qui doit être guider, appuyer, épauler. C’est une idée importante pour toi ?

 

Oui, vue la dystopie écologique actuelle, je ne comprends pas qu’on apprenne à des enfants à bien éteindre la lumière en sortant d’une pièce, mais qu’on ne leur apprenne pas l'énergie que consomme leur utilisation d’internet par exemple (serveurs etc…). Il y a un voile sur le fonctionnement réel de nos technologies, qui a tout intérêt, pour le marketing industriel, à être préservé. Mes réappropriations techniques sont des tentatives de lever ce voile, entre autre par le son.

Entretien avec l'association APO33

Septembre 2020, 
Au sujet de l'installation Deux ex Machina présenté à l'exposition "A l'épreuve du temps sauvage" , à la Plateforme Intermédia, à Nantes, dans le cadre du Festival Electropixel 10.1.

Comment est née votre collaboration fille-père ? En quoi le thème “A l’épreuve du temps sauvage” vous a t-il influencé?


C’est notre première collaboration. A la découverte du titre de l’exposition « A l’épreuve du temps sauvage », j’ai choisi d’inviter mon père à collaborer avec moi: il m’a tout de suite paru pertinent de confronter nos deux univers à la fois opposés et liés : Nature/Technologie, pour les faire dialoguer dans un projet commun. Lui, travaille depuis de nombreuses années l’image virtuelle, particulièrement celle de paysages de Nature imaginaire et poétique. Quant à moi, je m’attache à travailler le son et l’installation sonore au profit d’une observation poético-critique de l’environnement technologique de notre époque.
Dans cette installation, « le Temps sauvage » est finalement un artifice, une aventure amoureuse naïve et tendre avec la nature pensée et dessinée par l’homme avec soin et en détail. Cependant dans cette idylle virtuelle le paysage sonore n’est autre que le chant des technologies que nous utilisons au quotidien : notre décor réel recomposé comme une seconde nature: un Artefact.
En ce sens, le titre de l’exposition “A l’épreuve du temps sauvage” nous à finalement renvoyés à la question « Que reste-t-il du temps sauvage ..? »

Quel est votre rapport artistique à la Nature et à l’artificiel ? Y a-t-il une démarche écologique ?


Pour moi c’est une première apparition formelle de « Nature » dans un projet. Sans exclure son interrogation, j’ai plutôt tendance à travailler sur le négatif de la nature : la technologie, la construction humaine, mais souvent en leur donnant des allures artificielles-organiques, vivantes en quelque sorte.
C’est ma manière de penser que l’Écologie passe aussi par une reconsidération et une conscientisation de nos outils technologiques, et de leur place dans nos vies, pour qu’ils prennent à l’avenir moins de terrain sur la Nature qu’aujourd’hui, ou qu’ils s’équilibrent mieux avec elle.

La partie sonore de l’œuvre est recomposée à partir d’objets électroniques du quotidien. Pouvez-vous nous parler de votre travail sur le son ? Comment l’avez-vous construit ?


Paradoxalement, pour composer avec ces sons électriques-électroniques, je suis d’abord allée écouter et enregistrer à l’aide de micros binauraux des sons en pleine nature. Ce type de micro permet d’amplifier les sons environnants entendus par l’oreille humaine. Cela m’a permis d’étudier « la composition » de différents espaces de nature, je notais la récurrence des éléments : son ponctuel, son permanent, son qui varie…
Ensuite les sons électriques ont été choisis et surtout travaillés pour leur ressemblance, et ce qu’ils pouvaient remplacer dans leur occurrence, dans les vrais sons de nature.
Le son du ventilateur d’un ordinateur est à la fois aussi constant et variant que le son du vent et devient la brise de cette « jungle ». Les petits sons électromagnétiques du compteur électrique deviennent le vrombissement aigu d’insectes de passage.
Ces sons qui font partie de notre décor constant sont aussi bien intégrés, peut-être même plus, à notre environnement sonore que les sons de la nature : c’est ce qu’il m’intéressait d’exploiter dans cette partie du projet.